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Les céphalées cervicogéniques

Un article de Sian Smale

INTRODUCTION

Les maux de tête sont une plainte courante dans le cadre privé. Il existe de nombreux types de maux de tête que nous devons être capables de différencier. En voici quelques-uns des plus courants : migraine sans aura, migraine avec aura, cluster headache [algie vasculaire de la face ou céphalée de Horton], céphalées de tension (Tension-type headache, TTH), céphalées paroxystiques chroniques, et celles que nous aimons traiter, les céphalées cervicogéniques (Cervicogenic Headache, CGH). Il est important de savoir reconnaitre les symptômes / signes typiques de chaque type de céphalée et en particulier les critères diagnostiques de la CGH. Cela ne veut pas dire que les patients souffrant d’autres types de maux de tête ne peuvent pas tirer avantage des traitements de kinésithérapie, mais les avantages ne sont pas basés sur la prémisse que nous améliorons la principale déficience musculosquelettique de la colonne cervicale.

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La recherche a montré que jusqu’à 70 % des personnes souffrant de maux de tête rapportent des douleurs au cou, mais seulement 18 % de ces personnes ont des CGH ; ce qui reflète la nature bidirectionnelle du noyau trigéminocervical (TCN) (Nilsson, 1995). En raison des interactions bidirectionnelles entre le TCN et les afférences cervicales, la douleur cervicale et l’hypersensibilité ne sont pas des caractéristiques uniques des CGH et peuvent être présentes dans la migraine et la TTH (Jull, et al., 2007; Jull, et al., 2009).

Contrairement à la migraine et aux céphalées de tension (TTH), qui sont définies comme des céphalées primaires, les CGH sont des céphalées secondaires et sont actuellement considérées comme provenant d’un dysfonctionnement musculosquelettique de la colonne cervicale supérieure (Sjaastad & Bakketeig, 2008; Sjaastad, Fredriksen, & Pfaffenrath, 1998; Sjaastad, Saunte, Hovdahl, Breivik et Gronbaek, 1983). Actuellement trois troubles musculosquelettiques ont été validés en tant que caractéristiques cliniques des CGH, qui ne sont pas présentes dans la migraine et la TTH (Jull, Amiri, Bullock-Saxton, Darnell, & Lander, 2007; King, Lau, Lees, & Bogduk, 2007; Zito, et al ., 2006) :

  1. Une articulation cervicale supérieure douloureuse,
  2. Une perte d’amplitude de mouvement, et
  3. Une déficience du système musculaire de la colonne cervicale.

Avec le temps, notre compréhension de la physiopathologie et de la présentation clinique des CGH a changé. On pense maintenant que le mécanisme des céphalées provient de la convergence des neurones afférents primaires des trois nerfs cervicaux supérieurs sur le noyau trigéminocervical (TCN), permettant ainsi au cou de renvoyer la douleur dans les régions de la tête.

Un peu d’histoire

C’est au début des années 1980 que les auteurs ont signalé un type de mal de tête unilatéral provoqué par des mouvements du cou, qui a été classé comme une hémicrânie paroxystique, bien que la nature mécanique de ces maux de tête ait laissé les thérapeutes perplexes (Sjaastad, et al., 1983). C’est ainsi qu’une nouvelle catégorie de céphalées a été développée et, en 1988, Sjaastad et ses collègues ont fourni une définition des céphalées cervicogéniques en les classant en céphalées secondaires, classification actuellement acceptée par l’International Headache Society (Olesen & Steiner, 2004). À cette époque, il y avait deux signes cardinaux des CGH, qui à ce jour restent des caractéristiques essentielles du diagnostic différentiel. Il s’agit de la présence d’un mal de tête unilatéral et la provocation d’un mal de tête par des mouvements du cou. La définition actuelle (si vous souhaitez en savoir plus) est présentée par Jull, Sterling, Falla, Treleaven et O’Leary (2009, p. 119).

Au moment où des recherches importantes concernant le diagnostic des CGH ont commencé (au début des années 1980), le gold standard pour le diagnostic restait l’utilisation d’un bloc nerveux diagnostique [diagnostic blockage] (Amiri, et al., 2007; Bogduk & Govind, 2009; King, et al. , 2007; Sjaastad, et al., 1983). Cependant, cela n’est souvent pas accessible à tous les patient·e·s souffrant de maux de tête avec une suspicion de CGH. Nous allons donc plutôt nous appuyer sur notre examen musculosquelettique.

Un élément important et souvent peu décrit de cet examen est la palpation manuelle de la colonne cervicale supérieure. Jull, Bogduk et Marsland ont publié un article marquant en 1988 indiquant qu’un kinésithérapeute expérimenté dans le champ musculosquelettique a la même précision dans la détection d’une articulation symptomatique avec un examen manuel qu’un bloc nerveux diagnostique par contrôle radiologique. Cependant, la palpation manuelle est une compétence nécessitant une formation ; les cliniciens l’utilisent pour décrire / détecter les changements de sensation lors de l’application d’une pression sur une zone du corps humain.

De nombreux auteurs ont depuis débattu du fait que la palpation manuelle a 100% de spécificité et de sensibilité et la prémisse de ce débat est basée sur les questions suivantes (Bogduk et Govind, 2009, King et al, 2007) :

  • Les thérapeutes utilisant la manipulation vertébrale peuvent-ils réellement ressentir un mouvement spécifique des articulations vertébrales ?
  • Les anomalies prétendument palpables sont-elles vraiment diagnostiques ou sont-elles des signes non spécifiques ?
  • Est-il possible pour les thérapeutes utilisant la manipulation vertébrale de diagnostiquer avec précision les troubles vertébraux par un examen manuel ?

En ce qui concerne la présentation clinique, il existe un accord modéré sur le fait qu’il existe un recoupement considérable entre les symptômes des CGH, de la migraine et de la TTH, et qu’aucun symptôme particulier n’est spécifique à un type de céphalée (Antonaci & Sjaastad, 2011; Biondi, 2005; Jull, et al., 2009). Par conséquent, nous nous appuyons davantage sur l’examen physique pour confirmer notre suspicion que la colonne cervicale est bien la source primaire du mal de tête.

Pour les CGH en particulier, nous devons effectuer un examen qui identifie une perte d’amplitude de mouvement (en testant les amplitudes actives ou avec le test de flexion rotation), des déficits d’activation / d’endurance / de coordination musculaire (en utilisant le test de flexion craniocervicale et un dispositif biofeedback de pression [pressure biofeedback unit]), et un signe articulaire confirmé par palpation manuelle bilatérale (avec reproduction du mal de tête si on a un peu de chance).

EXAMEN MANUEL

Maitland et Hengeveld (2005) décrivent la palpation manuelle comme un moyen objectif de mesurer l’amplitude et la qualité des mouvements au niveau d’un segment de la colonne vertébrale. La précision et la sensibilité de la palpation reposent sur la capacité du thérapeute à décrire la sensation de fin d’amplitude d’une articulation, la qualité de la résistance par le mouvement et la reproduction de la douleur.

Une critique de la recherche menée par Jull et ses collègues (1997) est qu’aucune procédure d’évaluation normalisée n’a été utilisée. Les thérapeutes ont effectué leur palpation manuelle de la même manière qu’ils le feraient dans la pratique clinique. Bien que les résultats de cette étude aient montré un excellent accord entre les thérapeutes dans leur capacité à détecter un niveau symptomatique, la conception de l’étude et la puissance des résultats ont été remises en question.

King, et al. (2007) ont été les premiers auteurs à répéter avec succès la conception de l’étude réalisée par Jull en 1988, c’est-à-dire à évaluer la validité de la palpation manuelle dans le diagnostic de la dysfonction articulaire zygapophysaire. Cette étude était huit fois plus grande et d’une méthodologie bien supérieure à la première étude. Les résultats ont indiqué que la sensibilité était de 89 % et la spécificité de 47 %, avec un rapport de vraisemblance global de 1,7. L’un des principaux points forts de cette recherche est que « les valeurs sont probablement plus réalistes, car elles étaient basées sur des échantillons de plus grande taille, mais elles ne suggèrent pas une infaillibilité de la procédure, ce qu’une valeur de 1.00 aurait conféré» (King, et al., 2007, p. 25).

En ce qui concerne la spécificité, les auteurs n’ont pas fourni d’informations sur la méthode de palpation manuelle et, par conséquent, ces deux articles fondamentaux ont laissé les lecteurs sans conseils sur la procédure idéale pour effectuer des mouvements intervertébraux accessoires passifs (PAIVMS). Dans toute la littérature sur le sujet, des kinésithérapeutes musculosquelettiques ayant 20 ans d’expérience ou plus ont été recrutés pour réaliser les interventions. Peut-être que cela reflète la vraie nature de la pratique de la kinésithérapie ? Cependant, cela soulève la question de la généralisabilité des résultats aux kinésithérapeutes moins expérimentés qui n’auraient peut-être pas développé les mêmes compétences manuelles.

PALPATION DE LA PARTIE SUPÉRIEURE DES CERVICALES

« L’anatomie de la colonne cervicale haute est unique et, dans une certaine mesure, plus compliquée à évaluer que le reste de la colonne vertébrale. La forme des os et leurs articulations sont nettement différentes entre l’occiput et l’atlas, l’atlas et l’axis, et l’axis et C3. Un changement aussi marqué de l’anatomie dans un environnement aussi proche ne se produit nulle part ailleurs dans la colonne vertébrale » (Edwards, 1992, pp. 42-43). C’est pourquoi il est primordial de bien comprendre le niveau cervical mis en contrainte, et quels mouvements sensibilisants vont permettre de différencier les restrictions de mouvement intra-articulaires des restrictions péri-articulaires.

Edwards (1992) et Maitland (2005) recommandent d’utiliser la palpation de la colonne cervicale supérieure pour CONFIRMER les résultats de l’évaluation de l’amplitude active des mouvements et de l’amplitude passive physiologique des mouvements. Ils suggèrent également que la palpation devrait être combinée avec des mouvements pour améliorer la différenciation structurelle.

Si vous n’êtes pas sûr des structures que vous palpez ou sur lesquelles vous exercez une contrainte, utilisez un squelette et regardez ce qui se passe lorsqu’une pression est appliquée à chaque niveau dans différentes positions….

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Voici les principes que je suis lors de mon examen manuel :

  • En rotation droite et en légère flexion, il y aura une « ouverture » générale du côté gauche de la colonne cervicale.
    • Si vous appliquez une pression postéro-antérieure (PA) sur la partie gauche de C1, vous remarquerez un étirement accru au niveau de l’articulation C1/2 et au niveau des structures périarticulaires.
    • Si vous appliquez une pression PA sur la partie gauche de C2, vous remarquerez comment cela diminue l’étirement au niveau de l’articulation C1/2 mais augmente l’étirement sur C2/3.
    • Par conséquent, si vous appliquez une pression PA sur la partie gauche de C2 en position neutre et qu’il y a une douleur, une rotation vers la droite avec des symptômes accrus impliquera C2/3, mais si vous tournez vers la gauche et que les symptômes augmentent, cela suggère une implication de C1/2.
  • Passons par une position différente…. En rotation gauche et extension
    • Une pression PA sur la partie gauche de C2 augmente l’étirement au niveau de l’articulation C1/2.
    • Une pression PA sur la partie gauche de C1 diminue la rotation au niveau de l’articulation C1/2.
  • L’ajout de flexion cervicale supérieure shunte/met de la charge CO/C1.
    • Positionnez vos doigts sur l’occiput et glissez en direction du pilier articulaire de C1 et avec une pression directe céphalique et médiale, vous trouverez CO/C1.

Il est important de se rappeler que de nombreux auteurs insistent sur le fait que le diagnostic d’un niveau symptomatique doit être fait sur la base de la théorie clinique proposée par Maitland de la mobilité articulaire enseignée à travers la construction d’un diagramme de mouvement – on en parle d’ailleurs dans un précédent blog [du site des auteurs de ce blog] (Jull, Treleaven, & Versace , 1994 ; Zito, et al., 2006).

Maitland décrit que l’épaisseur des capsules et des tissus environnants peut indiquer la chronicité des modifications des tissus mous. Ces changements doivent être liés à l’histoire et à la chronicité des symptômes du patient et liés à la provocation et au schéma de projection de la douleur créés par la palpation de cette zone. Maitland (2005) encourage le thérapeute à comparer les résultats entre la gauche et la droite ainsi qu’avec les niveaux adjacents pour comprendre la signification de l’anomalie du mouvement.

CONCLUSION

À ce jour, peu de recherches ont été menées spécifiquement dans le domaine de la CGH. Une grande partie de la recherche issue de l’étude des douleurs de cou et des maux de tête doit être appliquée de manière réfléchie à ce sous-groupe bien défini de maux de tête. La littérature actuelle fournit des preuves que l’évaluation de la colonne cervicale pour les trois principales déficiences musculosquelettiques (identifiées ci-dessus) est une bonne base pour le diagnostic des CGH (Jull, et al., 2009). Des trois principaux troubles musculosquelettiques révélateurs d’une CGH, l’examen manuel est le moins standardisé.

Cependant, des thérapeutes tels que Maitland nous fournissent des procédures d’examen pour aider à améliorer la cohérence, la fiabilité et la validité de notre palpation manuelle. Ce n’est peut-être pas aussi bon qu’un bloc diagnostique, mais dans la pratique actuelle de la kinésithérapie, notre capacité à détecter une articulation cervicale supérieure symptomatique est assez fiable et doit être utilisé conjointement à d’autres tests physiques pour reproduire (confirmer) et réduire (traiter) les symptômes des patients atteints de CGH.

Ce blog est une traduction du blog posté sur  Rayner and Smale website.

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