De la recherche à la pratique : un cas complexe de douleur sacro-iliaque

11 mins de lecture. Posté dans Bassin/SI
Un article de Ashish Dev Gera info

J’ai l’impression que mon bassin est déplacé.

C’est ainsi que Maria a commencé notre première consultation.

Maria était une conseillère financière de 34 ans, mère d’une fille de trois ans, et sportive occasionnelle récemment devenue passionnée par l’HYROX. Entre ses rendez-vous clients, les allers-retours à la crèche et ses séances d’entraînement mêlant poussées de traîneau, wall balls, fractionnés et ports de charges lourdes, elle menait un mode de vie très exigeant pour son corps.

Depuis quatre mois, elle ressentait une douleur autour de son bassin postérieur droit. Elle pointait du doigt un endroit juste médial à l’épine iliaque postéro-supérieure et m’affirmait avec assurance souffrir d’une « instabilité de l’articulation sacro-iliaque ». Ce diagnostic ne venait pas d’un professionnel de santé. Il venait des réseaux sociaux.

Elle avait regardé des vidéos expliquant que les femmes en post-partum développent souvent une instabilité pelvienne, un core affaibli et un dysfonctionnement sacro-iliaque. Plus elle regardait, plus elle se convainquait que son bassin était en quelque sorte désaligné.

La suite des événements m’a rappelé que notre intervention clinique la plus importante n’est parfois pas un exercice spécifique. C’est de changer le discours. Cet article détaille comment j’ai abordé la rééducation de Maria, et comment les revues de littérature de Physio Network ont façonné mon raisonnement clinique.

Bilan initial

Maria décrivait une apparition progressive des symptômes pendant sa préparation pour sa première compétition d’HYROX. Sa douleur était aggravée par :

  • Les fractionnés en course,
  • Les activités en charge unipodale,
  • Les longues périodes en position debout,
  • Les ports de charges lourdes (farmer carries),
  • La sortie de la voiture après de longs trajets.

Ses symptômes s’atténuaient avec :

  • La marche,
  • Le mouvement en général,
  • La réduction du volume d’entraînement.

L’intensité de la douleur oscillait entre 2/10 et 7/10. Point important, il n’y avait aucun drapeau rouge. Elle niait toute douleur nocturne, perte de poids inexpliquée, symptômes systémiques, changements neurologiques, troubles vésicaux ou intestinaux, ou apparition traumatique.

Son objectif principal était simple :

Je veux pouvoir m’entraîner intensément à nouveau sans craindre en permanence d’abîmer mon bassin.

Cette dernière phrase allait s’avérer importante.

 

Bilan objectif

L’amplitude articulaire lombaire active était globalement sans particularité, bien que l’extension répétée reproduisait une légère gêne autour de la région sacro-iliaque droite. L’examen neurologique était normal.

L’amplitude articulaire de la hanche était symétrique et indolore. Étant donné que des tests de provocation sacro-iliaque positifs peuvent survenir chez des personnes présentant diverses présentations de douleur lombo-pelvienne, je souhaitais m’assurer que d’autres contributeurs plausibles avaient été suffisamment explorés. Les douleurs référées d’origine lombaire, les symptômes d’origine coxo-fémorale, les erreurs de charge d’entraînement et les facteurs psychosociaux plus larges restaient tous dans le diagnostic différentiel tout au long du bilan.

Le cluster de tests de provocation sacro-iliaque reproduisait les symptômes familiers de Maria. Le thigh thrust, le sacral thrust, le test de compression et le test de Gaenslen étaient tous positifs. Il y a quelques années, j’aurais peut-être été assez confiant pour conclure que la sacro-iliaque était la source principale de sa douleur. Cependant, la revue de littérature « Précision diagnostique des tests de provocation de la douleur pour la détection des douleurs sacro-iliaques» a remis en question cette hypothèse.

La revue soulignait que, bien que les clusters de tests de provocation de la sacro-iliaque soient couramment utilisés en pratique clinique, leur précision diagnostique est plus nuancée que ce que beaucoup d’entre nous avaient appris. La revue m’a rappelé que des tests de provocation de la sacro-iliaque positifs devraient susciter la curiosité plutôt que la certitude. Un cluster négatif peut nous aider à écarter la sacro-iliaque comme contributeur significatif, mais un cluster positif ne fournit pas automatiquement un diagnostic.

Cela a changé la façon dont j’ai interprété l’examen de Maria. Plutôt que de considérer les tests positifs comme une confirmation diagnostique, je les ai traités comme une pièce du puzzle. Ils suggéraient que la région était sensible, mais ils ne me disaient pas exactement quelle structure était responsable, ni si la sacro-iliaque elle-même était le principal moteur de ses symptômes.

En conséquence, j’ai accordé une importance accrue au tableau clinique plus large : son histoire, le comportement de ses symptômes, ses charges d’entraînement, les facteurs aggravants, l’évaluation du mouvement et sa réponse à la mise en charge.

Cela m’a finalement évité de tomber dans le piège classique consistant à diagnostiquer la sacro-iliaque uniquement parce que ses tests étaient positifs.

 

La revue qui a changé mon discours clinique

L’une des idées les plus utiles tirées de cette revue de Physio Network par Robin Kerr était le rappel que la douleur autour de la sacro-iliaque ne signifie pas automatiquement que le bassin est instable ou mécaniquement défaillant. Cette revue suggère que les personnes modifient souvent leur façon de bouger lorsqu’elles ont mal, et que ces changements peuvent être amplifiés par l’inquiétude, l’hypervigilance ou la peur du mouvement.

Cela m’a amené à reconsidérer non seulement les exercices que je prescrivais, mais aussi la façon dont j’expliquais les symptômes de Maria. Plutôt que de lui dire que son bassin était « déplacé » ou « instable », j’ai expliqué que la zone semblait sensible, et que cette sensibilité peut être influencée par de nombreux facteurs, notamment les charges d’entraînement récentes, les comportements de mouvement, le stress et la manière dont nous interprétons la douleur.

La revue soutenait que les modèles de dysfonctionnement de la sacro-iliaque basés sur le mouvement sont peu étayés par les données actuelles, et que les cliniciens devraient être prudents quant au renforcement de discours pathoanatomiques susceptibles d’accroître la peur et le sentiment de fragilité perçue.

En écoutant Maria décrire sa peur d’abîmer son bassin, j’ai réalisé que mon plan de rééducation devrait s’attaquer à bien plus que sa capacité physique. Il devrait aussi s’attaquer à ses croyances.

 

Rééducation précoce : construire la confiance avant la capacité

Une grande partie des premières séances a consisté à aider Maria à donner du sens à sa douleur. Nous avons parlé de la différence entre sensibilité et lésion, exploré comment le stress d’entraînement et la peur peuvent tous deux influencer les symptômes, et mis l’accent sur la reconstruction de la confiance plutôt que sur la tentative de « réparer » un bassin soi-disant instable.

Nous avons abordé :

  • Le fait que la douleur n’équivaut pas toujours à une lésion tissulaire,
  • Le fait que le post-partum n’implique pas automatiquement une instabilité des années plus tard,
  • La robustesse du bassin et de la sacro-iliaque,
  • Le fait que les charges d’entraînement peuvent temporairement dépasser la tolérance tissulaire,
  • Le fait que la douleur peut être influencée par des facteurs allant au-delà des structures tissulaires locales.

Important, j’ai évité des formulations telles que :

  • « Votre bassin est déplacé. »
  • « Votre sacro-iliaque est instable. »
  • « Vous avez un core faible. »

Ces messages peuvent sembler anodins, mais ils risquent de renforcer involontairement un sentiment de fragilité.

La prescription d’exercices s’est d’abord concentrée sur le maintien du mouvement tout en réduisant l’irritabilité des symptômes :

  • Programme de marche,
  • Isométries en fentes,
  • Variantes de hip hinge,
  • Ports de charges modifiés,
  • Exercices de renforcement du tronc choisis pour renforcer la confiance plutôt que pour une « stabilisation pelvienne ».

Le volume d’entraînement a été réduit d’environ 30 %. Après trois semaines, l’intensité de sa douleur était passée de pics à 7/10 à environ 4/10. Plus important encore, sa peur commençait à changer.

 

Rééducation intermédiaire : élargir la capacité

À la quatrième semaine, les symptômes étaient moins réactifs.

Cette phase s’est concentrée sur une exposition progressive de Maria aux activités qu’elle valorisait. Le travail de force comprenait :

  • Fentes bulgares,
  • Soulevés de terre roumains bipodaux,
  • Variantes de descente de step,
  • Soulevés de terre roumains unipodaux,
  • Ports de charges,
  • Exercices rotationnels avec medicine ball.

Plutôt que de rechercher des schémas de mouvement parfaits, nous nous sommes concentrés sur l’adaptabilité. Il s’agissait là encore d’une application concrète du discours proposé dans la revue de Robin Kerr.

Si la douleur de la sacro-iliaque n’est pas nécessairement causée par de subtiles défauts positionnels ou des dysfonctionnements du mouvement, alors la rééducation ne devrait pas devenir une quête sans fin de l’alignement idéal. Nous pouvons plutôt aider les patients à devenir plus forts, plus confiants, et plus résilients face à une variété d’options de mouvement.

Durant cette période, nous avons également abordé certains comportements d’entraînement importants. Maria avait développé une tendance à surveiller constamment son bassin pendant l’exercice. Elle vérifiait fréquemment si ses hanches étaient de niveau. Elle s’inquiétait dès que des symptômes apparaissaient.

Une partie de la rééducation a consisté à réduire progressivement cette hypervigilance. Nous avons déplacé l’attention loin du bassin vers des indicateurs de performance :

  • Allure de course,
  • Régularité de l’entraînement,
  • Qualité de la récupération,
  • Progression de la force.

L’objectif était simple : passer de la protection à la performance.

 

Retour au HYROX

À la huitième semaine, Maria réalisait :

  • Du fractionné,
  • Des poussées de traîneau,
  • Des tractions de traîneau,
  • Des wall balls,
  • Des ports de charges (farmer carries).

Des douleurs apparaissaient occasionnellement lors des séances à volume élevé, mais elles n’étaient plus interprétées comme un signe de blessure. Elles devenaient plutôt une information utile sur la charge d’entraînement.

À la douzième semaine, elle a réalisé une simulation HYROX à environ 90 % de l’intensité de course. À la quatorzième semaine, elle a réussi son retour à la compétition.

Fait intéressant, ses symptômes occasionnels n’avaient pas complètement disparu. Mais sa confiance était revenue. Et à bien des égards, c’était le résultat le plus significatif.

 

Conclusion

En repensant à ce cas, je me rends compte à quel point il est facile de surinterpréter les résultats concernant la sacro-iliaque. Si je m’étais fié uniquement aux tests de provocation positifs, j’aurais pu diagnostiquer avec assurance un « dysfonctionnement de la sacro-iliaque » et construire un plan de traitement autour de la correction d’un problème biomécanique.

Au lieu de cela, les revues de littérature de Physio Network m’ont encouragé à penser différemment, en me rappelant d’être prudent quant à la certitude diagnostique des clusters de tests de provocation, et en me poussant à reconsidérer la façon dont je communique mes résultats et renforce certains discours.

En tant que cliniciens, nous sommes souvent sous pression pour fournir une explication structurelle précise à la douleur. Les patients en attendent souvent une. Mais parfois, la réponse la plus fondée sur les preuves est aussi la plus honnête :

« Cette zone est sensible en ce moment, mais cela ne signifie pas qu’elle est lésée, instable, ou incapable de se renforcer. »

La guérison de Maria n’a pas été le fruit de la découverte de l’exercice parfait ou de l’identification d’un défaut biomécanique caché. Elle a résulté d’une combinaison de réassurance, de mise en charge progressive, de développement de la capacité, et d’un discours qui soutenait la confiance plutôt que la peur.

Et c’est une leçon que je continuerai à porter dans mes futurs cas de douleur autour de la région de l’articulation sacro-iliaque.

Vous aimez les preuves qui transforment votre pratique clinique ? Des cas comme celui de Maria nous rappellent que la recherche ne nous aide pas seulement à choisir des exercices ; elle nous aide à penser différemment.

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