Trapèze sup : un muscle trop évalué, mal jugé, et bien mal compris !

13 mins de lecture. Posté dans Cervical
Un article de Adam Meakins info

En kinésithérapie, il existe une certaine culture bien ancrée qui consiste à rendre un muscle responsable des douleurs ou des problématiques rencontrées par les patients. Des muscles tels que le psoas, les fessiers, le transverse ont tous été accusés, critiqués et diabolisés au fil des années et un certain nombre de qualificatifs leur a été attribué : hyperactifs, hypoactifs, trop faibles, trop tendus ou simplement dysfonctionnels. Le trapèze supérieur se retrouve bien souvent sur le banc des accusés dans les problèmes cervicaux et d’épaule, mais ce bon vieux trapèze ne mérite pas les critiques qu’il reçoit et je voudrais donc à travers ce billet de blog analyser ce muscle plus en détail.

De nombreux kinés essaient de me convaincre que les trapèzes supérieurs de leurs patients sont à la fois la cause et la raison de leurs problèmes cervicaux, thoraciques et aux épaules. Ils m’expliquent en long en large en travers à quel point ce muscle est trop contracté, trop tendu ou trop actif et comment il faut faire pour réduire, libérer, assouplir cesdites tensions ou alors qu’il faut absolument éviter les activités ou exercices qui encouragent l’activité des trapèzes.

Eh bien, je pense que c’est complètement faux. Je pense que la plupart des personnes présentant des symptômes au niveau des trapèzes supérieurs n’ont pas seulement une douleur due au muscle lui-même. Je pense aussi que les conseils donnés sur le sujet sont à l’exact opposé de ce qu’il faudrait faire. Je crois que la plupart des personnes ayant des trapèzes supérieurs douloureux devraient leur mettre de la charge, leur faire faire plus d’exercice et les renforcer plus plutôt que moins : nul besoin de les étirer, frictionner, masser, ou de les aplatir pour soulager les symptômes.

Je crois que les trapèzes supérieurs douloureux contracturés, tendus, ou hyperactifs sont dus à de nombreuses raisons et causes telles que la douleur référée d’autres zones, le stress, l’anxiété, mais aussi à cause de leur manque de capacité, de tolérance et d’endurance pour faire face aux forces et contraintes qu’on leur impose au quotidien. Je crois que dans de nombreux cas, les trapèzes supérieurs font mal non pas parce qu’ils travaillent trop, mais parce qu’ils ne peuvent pas tenir la cadence face au travail qu’ils doivent faire. Éviter de mettre de la charge sur les trapèzes supérieurs est donc une grosse erreur qu’il faut éviter chez les personnes qui souffrent de ce type de douleur.

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Anatomie et biomécanique

Examinons d’abord un peu plus en détail ce fameux muscle trapèze et son rôle. Le trapèze est un muscle long, large et plat situé à l’arrière de la nuque, des épaules et du haut du dos. C’est le muscle le plus superficiel du haut du dos et il est attaché à la base de votre crâne, à l’extrémité latérale de votre clavicule, sur le sommet de la scapula et son épine, ainsi qu’à toutes les vertèbres cervicales et thoraciques.

Le muscle trapèze est généralement décrit comme ayant trois parties fonctionnelles, appelées faisceau supérieur, moyen et inférieur. Ces sections sont souvent décrites comme ayant différentes fonctions distinctes sur l’action de l’omoplate ou scapula : le faisceau inférieur est supposé l’abaisser vers le bas et l’arrière, le faisceau moyen la médialise, et le faisceau supérieur serait responsable de l’élévation et de la rotation vers le haut [sonnette externe].

Cependant, il s’agit d’une manière très simpliste de décrire les actions d’un muscle, car aucun muscle ne fonctionne isolément et aucune partie d’un muscle ne fonctionne indépendamment de ses autres parties. Cela est particulièrement vrai pour les différentes parties du muscle trapèze si l’on considère qu’elles ont toutes une innervation commune, celle du nerf accessoire.

L’influence d’un muscle sur le mouvement est due à son innervation, à ses origines et à ses insertions distales, mais aussi à l’orientation et à l’angle de ses fibres musculaires, et c’est ce qu’une étude de Johnson et Bogduk a examiné pour le Trapèze en 1994 (7). Dans cet article, ils ont décrit l’angle et l’orientation des fibres musculaires du trapèze supérieur et ont montré comment elles sont anatomiquement désavantagées pour créer une sonnette externe de la scapula lorsque le bras est en position neutre.

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Ils ont décrit comment les fibres supérieures du trapèze ont besoin de l’aide des fibres inférieures et moyennes pour faire pivoter la scapula vers le haut, démontrant ainsi que les différentes parties du même muscle ne fonctionnent pas de manière isolée. Ils décrivent également comment le trapèze ne peut pas faire pivoter ou élever la scapula tout seul, et comment il a besoin de l’action couplée de nombreux autres muscles tels que le dentelé antérieur pour créer le mouvement de la scapula.

Le muscle trapèze déplace en fait la scapula en contrecarrant les forces musculaires des autres muscles agissant sur cette dernière. Par exemple, lorsque nous montons notre bras en l’air, le dentelé antérieur tente de tirer latéralement la scapula autour de la paroi thoracique. À environ 30° d’élévation du bras, les fibres inférieures du trapèze résistent à ce mouvement de la scapula, ce qui l’amène à commencer à s’incliner vers le haut.

On pourrait donc affirmer que la sonnette externe de la scapula dans les premiers stades du mouvement du bras se produit davantage en raison de l’action du dentelé antérieur et de l’action freinante des fibres inférieures du trapèze plutôt que de la contribution de ses fibres supérieures. Ce n’est qu’une fois que la scapula a commencé sa sonnette externe que les fibres supérieures du trapèze entrent vraiment en jeu.

Je pense que cela a des implications pour certains des exercices couramment prescrits et souvent donnés par les kinés et les entraineurs qui sont censés influencer différentes parties des trapèzes. Par exemple, est-ce que le fait de hausser les épaules [shrug] avec les bras le long du corps fonctionne vraiment bien pour les trapèzes supérieurs ? Et les exercices de « repositionnement » de la scapula, dans lequel il faut tirer les scapulas vers l’arrière et le bas fonctionnent-ils vraiment bien les trapèzes inférieurs ?

Je dirais que non, et je pense que hausser les épaules avec les bras le long du corps n’est PAS le moyen le plus efficace de mettre de la charge sur les trapèzes supérieurs et certaines recherches de Tania Pizzari vont dans ce sens : ils ont évalué des sujets haussant les épaules en position neutre ou avec les bras à 30º d’abduction et ont trouvé plus d’activité des trapèzes supérieurs en position d’abduction qu’en position neutre (réf). Je ne pense pas non plus que dire aux gens de tirer leurs scapulas vers l’arrière et le bas avant de faire une élévation du membre supérieur est un bon moyen de travailler le trapèze inférieur ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.

 

Interprétation EMG

Mais je vous vois venir, vous allez me dire « qu’en est-il de toutes ces études EMG montrant une activité musculaire indésirable des trapèzes chez les personnes souffrant de douleurs aux épaules et au cou ainsi qu’une « suractivité » des trapèzes supérieurs par rapport à celles qui ne souffrent pas ? » (1, 2, 3, 4)

Eh bien, même si j’apprécie le travail effectué ici par certains chercheurs bien connus, éminents et prolifiques dans le monde de la rééducation et de la douleur d’épaule et au cou, je pense qu’eux et beaucoup d’autres ont mal interprété ce que l’EMG peut et ne peut pas nous dire à propos de la force, fonction et capacité d’un muscle. Je pense également que ces recherches ont conduit au fil des années à une culture au sein de la kinésithérapie qui s’appuie beaucoup sur les études EMG, rejetant la faute sur les muscles tels que les trapèzes supérieurs et ce de manière injuste et inexacte.

Premièrement, dans le cadre des études EMG, il est important de prendre en compte que la douleur aura un effet sur ces muscles pour bien des raisons. Un muscle douloureux n’aura pas le même signal EMG qu’un muscle non douloureux. Ce signal EMG altéré dans une zone douloureuse ne vous dit rien sur la cause, la source ou la raison des sensations douloureuses.

Ensuite, les études EMG qui examinent l’activité des trapèzes supérieurs utilisent souvent l’EMG de surface, ce qui convient aux muscles superficiels tels que les trapèzes, mais il peut être enclin à capter des signaux électriques provenant des muscles plus profonds situés en dessous. Souvent, l’emplacement sur le trapèze supérieur de l’électrode de l’EMG se situe autour du pôle supérieur de la scapula, qui peut également capter l’activité de l’élévateur de la scapula en dessous. Par conséquent, ne serait-il pas possible que certains résultats d’EMG, montrant une activité accrue des trapèzes supérieurs, soient en réalité dus à une activité accrue du muscle élévateur de la scapula ?

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Cependant, le facteur bien plus important et souvent négligé à prendre en considération dans la recherche EMG est qu’elle ne peut pas et ne nous renseigne pas de manière fiable sur la force d’un muscle ou sa capacité à produire de la force. L’EMG mesure l’activité électrique d’un muscle ou son excitabilité neurale. Bien qu’il existe une corrélation entre l’excitabilité des nerfs, le recrutement des unités motrices du muscle et l’activité des fibres musculaires, cela NE nous donne PAS de moyen de déterminer la quantité de force qu’un muscle peut produire sur la seule base de l’EMG ( 5, 6 ).

Ce n’est pas parce qu’un muscle a une activité EMG élevée que ce muscle est capable de produire une force élevée, et inversement, ce n’est pas parce qu’un muscle a une activité EMG faible que ce muscle ne peut produire que de faibles niveaux de force. Les muscles forts peuvent avoir une activité EMG faible et les muscles faibles peuvent avoir une activité EMG élevée.

Je pense que beaucoup ont mal compris et mal interprété de nombreuses études EMG au fil des années en pensant qu’une activité élevée ou excessive d’un muscle signifie qu’il est fort et qu’une activité faible signifie qu’il est faible. C’est à partir de là qu’une culture de rééducation et d’exercices correctifs est née de la recherche EMG : stabilisation de la scapula en se concentrant excessivement sur le renforcement du trapèze inférieur et l’étirement du trapèze supérieur. Je pense que cette stratégie est inefficace et doit être modifiée.

 

N’étirez pas, renforcez !

La plupart des personnes que je vois avec des sensations douloureuses au niveau du cou et/ou des trapèzes supérieurs n’ont pas des trapèzes supérieurs trop forts, mais plutôt des trapèzes supérieurs intolérants à la charge, fatigués et/ou affaiblis. Par conséquent, je pense que, dans le cas des trapèzes douloureux, quelle que soit la cause ou la source de la douleur, il est nécessaire de les renforcer plutôt que de les étirer.

Je pense également que ceux à qui on dit qu’ils souffrent de dyskinésie scapulaire et à qui on prescrit des exercices de stabilité de la scapula en se concentrant sur les trapèzes inférieurs perdent également leur temps. En fait, l’idée même de vouloir repositionner la scapula par le biais d’exercices, en forçant le mouvement des scapulas vers l’arrière et le bas avant de bouger le bras n’a tout simplement aucun sens pour moi.

Je pense également que de nombreux thérapeutes qui voient des personnes souffrant de douleurs au cou ou aux épaules ont oublié et négligé un rôle très important des trapèzes supérieurs, à savoir sa capacité à décharger et à redistribuer les forces à distance de la colonne cervicale. Lorsque vous regardez l’anatomie des trapèzes supérieurs, vous pouvez voir que la majorité de ses fibres s’attachent au tiers distal de la clavicule et l’orientation de ces fibres signifie que lorsqu’elles se contractent, elles effectuent une rotation de la clavicule en comprimant à la fois l’articulation acromio-claviculaire et sterno-claviculaire. Cette action, à mon avis, peut aider à transférer les charges du bras et de l’épaule vers la clavicule, en direction du sternum et de la cage thoracique, et éventuellement à distance des structures cervicales irritées.

C’est pourquoi je pense que les exercices des trapèzes supérieurs devraient également être inclus chez beaucoup de ceux qui ont des problèmes de cou, car des trapèzes supérieurs plus résilients, plus robustes et plus résistants pourraient aider à décharger les structures cervicales irritables, ou peut-être aider à améliorer la capacité de ces structures à mieux tolérer charges et forces.

 

Monkey shrugs

Je prescris souvent des exercices de renforcement des trapèzes supérieurs à ceux qui ont des problèmes de longue date au cou et aux épaules avec des exercices tels que des élévations latérales, des uprights rows et même des shrugs [haussements d’épaules] et des overhead shrugs [haussements d’épaules avec les 2 membres supérieurs en ‘V’]. Cependant, l’un de mes exercices préférés pour mettre de la charge sur les trapèzes supérieurs est un exercice que j’appelle «monkey shrugs» [haussements d’épaules du singe].

 

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Le monkey shrug s’effectue avec une charge dans vos mains, que ce soit avec une barre, des haltères, des sacs de courses ou simplement des bouteilles d’eau. L’idée est d’amener cette charge sur le côté de votre torse vers vos aisselles comme si vous imitiez un singe, d’où son nom. Cette position force vos coudes à se diriger vers le côté et le haut, et si vous ajoutez un shrug à la fin de l’amplitude, vous sentirez bien vos trapèzes travailler comme vous pouvez le voir sur l’image (remarque : les grimaces sont en option !)

J’espère donc vous avoir donné matière à réflexion sur les trapèzes supérieurs et que vous ne serez pas aussi prompt à mettre sur le banc des accusés ce pauvre muscle si souvent incompris. J’espère aussi que vous réfléchirez à deux fois avant de les masser, de les étirer ou même de leur planter de petites aiguilles. J’espère avoir également montré à quel point le renforcement et l’amélioration de la capacité et de la tolérance des trapèzes supérieurs peuvent être utiles et non nocifs dans de nombreuses causes de douleurs et pour ceux qui ont des problèmes liés au cou ou aux épaules.

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